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L’élève international ou l’invité permanent

Marcel Wälde rejoint cette année l’équipe des anciens élèves du Programme du diplôme qui nous feront part de leurs expériences depuis l’obtention de leur diplôme

Photo ci-dessus : Kuthi Bari, la maison de famille où Rabindranath Tagore a écrit la plupart de ses poèmes à la fin du XIXe siècle au Bangladesh

Par Marcel Wälde

Le fait de voyager à travers les cultures peut créer de précieuses occasions de découverte. Cependant, cela nous met en même temps dans une position vulnérable, parfois même précaire, d’invité permanent. Mon propre parcours d’élève de sciences humaines à cheval entre l’Asie du Sud et l’Europe a été à la fois une source d’inspiration et de difficultés. Il m’a enseigné que le fait de changer de contexte pouvait nous aider à envisager nos expériences du quotidien et nos matières scolaires sous un nouvel angle tout en nous obligeant à redoubler d’efforts pour communiquer avec des personnes qui ne viennent pas du même lieu que nous et ne partagent pas les mêmes références culturelles. Le fait d’être une personne internationale et bilingue m’a amené à me poser la question suivante : quelle est ma véritable langue et comment devrais-je penser ?

Cette question peut donner beaucoup de fil à retordre, un peu comme un pli indésirable et inattendu dans un tapis habituellement tout lisse. Cependant, le passé nous montre que ces agacements de nomades ont parfois inspiré de nouvelles idées et fait naître des énergies créatives, susceptibles d’ébranler les éléments les plus ancrés et les plus immuables que sont les lieux et les traditions. Comme tous les jeunes aristocrates de l’époque, le poète et érudit bengali Rabindranath Tagore, né en 1861, s’est rendu en Angleterre par la mer lorsqu’il était jeune homme. Ce voyage entrepris au départ de Calcutta l’a non seulement amené à remettre en question les attitudes de la société une fois de retour chez lui, mais l’a aussi probablement encouragé à assurer un rôle de médiateur lorsque l’Inde a été exposée pour la première fois aux notions de nation et de modernité, une situation complexe pleine de contradictions et de questions sur l’identité à cette époque en proie à de profonds changements.

La trajectoire de la vie de Tagore est comparable à un œil qui s’ouvre et projette un faisceau de lumière sur les éléments déposés depuis longtemps par les sédiments du temps.

Tagore a grandi dans l’espace restreint de la demeure familiale et de son jardin, si bien qu’il a puisé ses premiers écrits dans sa personnalité introvertie qui renfermait une vie intérieure très riche. « Le sculpteur qui m’a créé a commencé son œuvre avec de l’argile bengalie, a-t-il écrit dans ses mémoires, Souvenirs d’enfance. Il a ainsi esquissé les contours de ma personnalité initiale. Voilà mon enfance, faite de matériaux bruts et de quelques mélanges. » [Traduction libre] D’après sa biographie, Tagore a reconnu avec le recul que cette « personnalité initiale » avait été achevée grâce à des événements qui étaient venus perturber la perception initiale qu’il avait de lui-même, tels que ses études en Europe et la découverte de l’art, de la littérature et des mœurs sociales du Vieux Continent.

Conciliant ces expériences avec ses propres origines, Tagore a ensuite fondé la Shantiniketan School en 1921. Le système éducatif de cet établissement reposait sur les principes de l’expression artistique et de la sensibilité internationale. Dans sa propre œuvre littéraire et artistique, il est à l’origine de l’innovation des formes, réconciliant les traditions locales avec le modernisme. La trajectoire de la vie de Tagore est comparable à un œil qui s’ouvre et projette un faisceau de lumière sur les éléments déposés depuis longtemps par les sédiments du temps. Ses accomplissements dans le domaine culturel ont contribué au renouveau du Bengale tout en faisant évoluer le sens du modernisme vu de l’étranger. D’une manière comme de l’autre, cette découverte a été provoquée par la reconnaissance d’un « autre ». Comme le disait si justement Tagore : « Pour toutes les questions d’importance vitale, mes pensées sont guidées par le principe suivant : le chiffre de la création n’est pas 1, mais 2 ».

Rabindranath Tagore (1861-1941) – Two Figures, 1934, National Gallery of Modern Art, New Delhi.

[Le] conflit intérieur induit par [une] éducation nomade et [les] désaccords avec sa propre communauté sont des problèmes que connaissent bien les élèves internationaux.

En dépit des efforts visionnaires qu’il déployait constamment pour créer des ponts entre les cultures, non seulement pour lui, mais aussi pour les autres, Tagore n’a jamais réussi à se sentir pleinement à sa place, ni en tant qu’étudiant étranger en Angleterre, ni au milieu des coutumes traditionnelles de son Inde natale. Cet entre-deux explique certainement les réserves qu’il a formulées, dans une période plus avancée de sa vie, à l’égard des idées de Gandhi, qui souhaitait bâtir l’indépendance de l’Inde en « revenant aux racines » et en rejetant l’influence de la société industrielle occidentale.

Ces aspects de la vie de Tagore, son conflit intérieur induit par son éducation nomade et ses désaccords avec sa propre communauté, sont des problèmes que connaissent bien les élèves internationaux. Même aujourd’hui, à une époque beaucoup plus mondialisée, la transition du secondaire à l’université peut être déstabilisante, en particulier lorsque l’on décide d’étudier dans un autre pays. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cela s’applique également à ceux d’entre nous qui ont étudié dans des écoles internationales et qui devraient pourtant être habitués au changement. Pourquoi les élèves internationaux sont-ils exposés à des facteurs de stress supplémentaires alors que les universités les accueillent à bras ouverts ?

Peut-être oublions-nous souvent le fait que la différence est généralement en demi-teinte. Les élèves internationaux maîtrisent peut-être la langue parlée en classe, mais ils ne possèdent pas forcément l’ensemble de prédispositions communes que les autres élèves ont développées de manière involontaire tout au long de leur vie. En outre, contrairement aux écoles internationales qui répondent aux besoins d’une communauté nomade et dans lesquelles les différences sont monnaie courante, les universités sont des institutions qui ont tendance à être ancrées dans des écoles de pensée et des idées de lieu. Jacques Derrida, un philosophe d’origine algérienne qui a connu le malaise d’être un « invité permanent » en France, s’est penché de près sur ces expériences dans ses écrits sur l’hospitalité. Développant l’idée de l’hospitalité conditionnelle, Derrida a mis l’accent sur le fait que l’institution d’accueil fixe les conditions d’acceptation de l’« autre ». Ces conditions peuvent prendre à la fois la forme de règles écrites et non écrites, et aller aussi loin que le niveau de langue.

Ainsi, ce sont non seulement les institutions, mais aussi les disciplines en tant que formes institutionnalisées de connaissances qui ont le pouvoir de provoquer des exclusions, lesquelles peuvent passer inaperçues lorsque les pratiques auxquelles nous sommes habitués suivent leur cours habituel. De fait, ma spécialité, l’histoire de l’art, est réputée pour cela. Le cadre sur lequel elle s’est consolidée, à savoir la philosophie continentale du XVIIIe siècle, a par le passé produit une définition de l’art qui est à l’opposé des concepts et des sensibilités artistiques d’autres cultures. Il convient alors de se demander s’il est possible de développer une discipline qui dépasse sa propre histoire et qui définit l’art comme quelque chose que toutes les cultures ont produit. Face à ces questions, avec le recul, je suis reconnaissant de ce que les valeurs de l’IB m’ont enseigné.

Par exemple, lorsque nous produisions nos travaux en atelier pour le cours d’arts visuels niveau supérieur, nous devions également étudier l’art de plusieurs cultures différentes afin d’obtenir des informations sur le contexte. Étant moi-même une sorte d’« invité permanent », mon étude comparative des arts autochtones et du modernisme a pris la forme d’un voyage qui m’a amené à explorer les différentes manières dont les cultures perçoivent et organisent les images. Cette exploration m’a également amené à chercher des limites : en effet, il y a des lieux où la traduction échoue et où l’opacité, qui comporte un lot de mystère pour ce qui ne peut être connu, persiste.

Le Programme du diplôme m’a encouragé à remettre en question les récits que les historiens de l’art ont produits autour des nombreux artefacts visuels du passé et à comprendre que cette remise en question constitue en soi une forme de travail créatif.

Parallèlement, en histoire, nous avons beaucoup discuté de la manière dont, dans notre quête de facticité, de clarté et d’équilibre, nous devions régulièrement revisiter les récits historiques établis conformément à la pratique du révisionnisme, sachant que tous les écrivains sont influencés par les structures de pouvoir et les croyances contingentes de leur époque et du lieu où ils se trouvent. Ces valeurs se sont subtilement fait une place dans la classe, marquant furtivement notre sensibilité, mais je me rends compte aujourd’hui de l’incidence déterminante qu’elles ont eue sur moi. Tout en étant exposé à une norme à dominance européenne, j’ai déjà conscience de l’existence d’un monde plus large qui a remis en question ce type de revendication limitée d’universalité.

En dehors de l’espace de dialogue protecteur encouragé par les écoles du monde de l’IB, ce monde au sens large nous montre que la sensibilité internationale ne doit pas être considérée comme acquise : dans la majorité des cas, nous devons prendre l’initiative de combler le fossé et de nous livrer à des actes de traduction. Nous avons non seulement besoin de mettre en pratique ce que nous avons appris, dans des contextes qui ne concernent pas seulement des personnes internationales comme nous, mais surtout d’apporter notre contribution à des communautés dont les préoccupations sont axées sur des considérations géographiques restreintes et de faire évoluer les conversations locales.

Comme l’a écrit Derrida, l’invité, en allant au-delà des attentes définies par l’hôte, peut détenir les clés de la connaissance de soi de cet hôte. Les élèves internationaux sont sans nul doute exposés à des difficultés indissociables des expériences qu’ils ont vécues et de leur sentiment ambigu d’appartenance. Cependant, comme nous le montrent les vies de Tagore, de Derrida et de nombreux autres, les difficultés associées à une vie nomade peuvent être considérées comme des occasions de faire évoluer même les choses les plus immuables. Le Programme du diplôme m’a encouragé à remettre en question les récits que les historiens de l’art ont produits autour des nombreux artefacts visuels du passé et à comprendre que cette remise en question constitue en soi une forme de travail créatif.

Marcel Wälde est diplômé de l’American School of Bombay, en Inde, et étudie aujourd’hui l’histoire de l’art à l’Université de Heidelberg, en Allemagne.

Pour en savoir plus sur le réseau des anciens élèves de l’IB, rendez-vous sur la page https://ibo.org/fr/etes-vous-diplome-de-lib/ et découvrez les parcours universitaires et professionnels des anciens élèves de l’IB à l’honneur à l’occasion de notre 50e anniversaire.

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